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Oh toi visiteur, amateur de poésie,

Que ta curiosité a mené jusqu’ici,
Laisse-toi naviguer au gré de tes envies
Parcours tout ce qui gravite autour de ma vie.

  Ce ne sont que des essais couchés sur papier,
Une partie de moi qui voulait s’exprimer,
Des mots que je ne pouvais laisser enfermés,
C’est tellement beau de les entendre chanter…

  Flotte sur les méandres de mes sentiments,
Partage rires et peines, vole à mes vents,
Vogue sur mes larmes lourdes comme une enclume
  Pour que ton cœur palpite au rythme de ma plume.


15 juillet 2016 5 15 /07 /juillet /2016 00:55

Le livre de poche de la collection Folio théâtre que j'ai acheté est plus que complet. Il débute par une longue préface d'Yves Bonnefoy qui analyse certaines parties de l'histoire à l'aide d'autres de Shakespeare. Le roman, quant à lui est bilingue ici : l'oeuvre originale à gauche, l'oeuvre traduite en français par Bonnefoy à droite. Ceci est très intéressant d'ailleurs car on se demande d'abord pourquoi les vers en français ont cette coupe un peu aléatoire, mais on se rend compte qu'elle est identique en anglais et que ce n'est pas à cause des rimes car il n'y en a pas. Un dossier complet finit le livre, Bonnefoy y relate la bibliographie de Shakespeare, les sources et références ainsi que de nombreuses notes sur les représentations de la pièce à l'époque de Shakespeare mais aussi sur les choix des traductions qu'il a faits.

Résumé : L'ancien duc de Milan Prospéro et sa petite fille ont été exilés sur une île déserte. Prospéro a été trahi par son propre frère qui lui a volé son poste. Il survit pendant de nombreuses années sur cette île avec sa fille Miranda et un esprit Ariel doté de pouvoirs magiques. Prospéro va alors utiliser plusieurs sortilèges pour faire échouer le bateau transportant ses ennemis et les ramener sur l'île afin d'assouvir sa vengeance.

Cette histoire est plus qu'originale pour Shakespeare pour plusieurs raisons.

Si le terrible naufrage n'est pas une nouveauté puisqu'il a déjà été exploité dans "le soir des rois", il est ici bien plus malveillant, plus sombre car les rescapés se retrouvent sur une île déserte où ils doivent survivre, dispersés, pensant que les autres sont tous morts. C'est d'ailleurs un judicieux parallèle avec ce qui s'était passé des années auparavant pour Prospéro et sa fille Miranda.

Le rôle de la seule femme est ici mineure alors que bien souvent Shakespeare met les femmes de ses romans en avant.

La magie est employée dans toute sa splendeur, les sortilèges sont le sang de cette histoire. C'était le seul moyen pour Prospéro, perdu sur une île déserte, d'assouvir sa vengeance, de faire payer aux responsables son exil forcé avec sa fille. Par quel autre moyen aurait-il pu accéder aux vies humaines sur le bateau lointain pour leur tendre son piège machiavélique ?

Il est difficile au début de retrouver toute la beauté et la malice de Shakespeare. Mais plus on avance dans la lecture, plus les monologues deviennent subtils et beaux, certaines répliques sont vraiment drôles et dans mes choix pour les extraits ci-dessous j'ai essayé de vous mettre un joli panachage de ce qui m'a plu. J'ai trouvé que par rapport aux autres oeuvres lues, l'histoire mettait plus de temps à se mettre en place et à passionner le lecteur mais le milieu et la fin sont vraiment intéressants, donc soyez patients et laissez-vous sublimer par les pouvoirs de Prospéro. Bon spectacle !

Extraits :

Acte I Scène 2 :

Prospéro à Miranda :

Mon art, repose ici.

Et toi, essuie tes yeux, console-toi,

Car l'horrible spectacle de ce naufrage

Qui éveilla ta compassion, si vertueuse,

Mon art, ma clairvoyance l'ont réglé

Si précautionneusement que pas une âme

N'en a pâti ; et que sur ce vaisseau

Où l'on criait si fort et que tu vis sombrer

Personne n'a perdu pas même un cheveu.

Ton oncle, quand un jour il fut passé maître

Dans l'art de satisfaire ou de rejeter les requêtes,

Favorisant un tel, empêchant tel autre

De se pousser trop haut, eh bien, il fit siens mes hommes,

Il les changea, il en fit d'autres êtres,

Il eut la clef du clerc comme du bureau,

Il fit de tous les coeurs, partout dans l'Etat,

Les cordes de sa musique, bref, il devint

Li lierre qui couvrit mon tronc princier,

Et en tarit la sève...

[...]

Fais bien attention, je te prie !

Comme je négligeais les choses du monde,

Tout à cette retraite dont j'attendais

Le perfectionnement de mon esprit

Par cette science qui, d'être trop secrète,

Passe certes l'entendement des gens du commun,

J'éveillai dans mon frère, ce déloyal,

Sa mauvaise nature ; ma confiance même,

Comme celle d'un trop bon père, fit naître en lui

En sens inverse, une traîtrise égale

A cette fois qui n'avait pas de bornes,

Hélas, non, pas de bornes ! Et lui, le maître

Ainsi de tout, prérogatives, revenus,

Et qui mentait si bien qu'à force de mentir

Il corrompit sa mémoire elle-même

Qui l'assura qu'était vrai son mensonge,

Lui, donc, ne douta plus qu'il était le duc

Donc il avait les dehors, le pouvoir,

Et, ambitieusement, de plus en plus...

[...]

Miranda

Mais comment se fait-il

Qu'on ne nous ait pas tués, cette nuit-là ?

Prospéro

Bonne question, ma fille. Mon récit

Y incite, c'est sûr. Ils n'osèrent pas, mon aimée,

Mon peuple m'aimait trop. Ils se gardèrent

De teindre leur méfait de sang, ils voulurent peindre

Un horrible projet de belles couleurs,

Bref, ils nous ont jetés dans une barque

Et conduit à des lieues au large, où attendait

Par leurs soins un rafiot, coque pourrie,

Sans voilure, sans mâts, et que les rats même

Avaient abandonnée, d'instinct. Là ils nous laissèrent

A pleurer dans la mer qui, en retour,

Nous hurlait ses clameurs ; à gémir dans les vents

Dont la pitié, c'était de gémir de même

Mais sans trop nous secouer, comme avec amour.

Miranda

Las, quelle gêne

Je dus être pour vous !

Prospéro

Tu fus un ange,

C'est toi qui me sauvas. Tu souriais,

Forte d'une assurance venue des cieux,

Alors que moi j'agrémentais la mer

D'un supplément de sel avec les larmes

Que mon fardeau m'arrachait. C'est toi

Qui me mis coeur au ventre, qui me donnas

L'énergie d'affronter ce qui allait suivre.

Acte II Scène 1

Alonso

Tais-toi, de grâce ! Tes discours ne me sont de rien.

Gonzalo

J'en crois aisément Votre Grandeur. Et je ne parlais de la sorte que pour donner occasion de plaisanter à ces gentilshommes, qui ont la rate si sensible et primesautière que c'est leur habitude de rire à propos de rien.

Antonio

De rien, en effet, puisque c'est de vous que nous rions.

Gonzalo

De moi qui ne suis rien auprès de vous pour le persiflage, en effet. Si bien que vous pouvez continuer de rire à propos de rien.

Antonio

Voilà qui est porter un bon coup !

[...]

Ariel qui chante à l'oreille de Gonzalo

Pendant que tu dors ici

D'autres veillent, qui ont ourdi

Un complot contre ta vie.

Si tu tiens à ton existence

Réveille-toi, prends conscience.

Debout, debout !

Acte II Scène 2

Stéphano

Si tu es bien Trinculo, sors de là-dessous. Je vais te tirer par tes jambes les plus courtes... Si jambes de Trinculo il y a, il faut que ce soit celles-là. (Il le tire de sous le manteau) Trinculo ! Du pur Trinculo, ma parole ! Comment t'y es-tu pris pour te faire l'étron de ce rejeton de la lune ? Est-ce qu'il chierait des Trinculos ?

Acte III Scène 1

Ferdinand

Il est des exercices bien éprouvants

Mais dont pourtant la durée rehausse

Un plaisir qu'on y trouve ; des abaissements

Que l'on endure sans déchoir ; et d'extrêmes misères

Qui peuvent enrichir. Cette basse besogne

Me serait aussi accablante qu'odieuse

Si la maîtresse que je sers ne donnait vie

A la mort même, et ne transformait mon épreuve

En véritables délices.

[...]

Ferdinand

Miranda admirable ! La cime

De mon pouvoir d'admirer ! Miranda l'égale

De tout ce qui au monde a le plus de prix !

J'ai regardé bien des dames avec faveur,

Et bien des fois mon oreille trop prompte

S'est asservie à la musique de leur voix.

Pour diverses vertus j'ai aimé plusieurs femmes,

Jamais pourtant d'un coeur assez comblé

Pour ne pas voir que tel défaut, tel autre,

En combattraient, en désarmaient la grâce.

Mais vous, mais vous ! Parfaite, incomparable,

Vous êtes faite du meilleur de tous les êtres.

Miranda

Je n'en connais aucun autre.

D'aucun visage de femme je n'ai mémoire

Si ce n'est du mien, en miroir. Et je n'ai vu non plus

Aucun être que je puisse nommer un homme

Sauf vous, mon doux ami, et mon cher père.

A quoi ressemble-t-on ailleurs qu'ici,

Je n'en sais rien ; mais ma virginité

En soit témoin, qui est mon seul joyau,

Je ne voudrais d'autre compagnon, dans ce monde,

Que vous ; et je n'imagine aucune figure

Que je puisse aimer, sauf la vôtre... Mais j'ai parlé

Trop impulsivement, et j'en ai oublié

Les prescriptions de mon père.

Ferdinand

De mon état je suis prince, Miranda,

Et je crois même, bien à regret,

Que je suis roi maintenant ; et pas davantage

Fait pour souffrir cette corvée de bois

Que garder sur ma bouche la mouche à viande.

Mais écoute ce que mon âme te déclare.

Dès le premier instant où je t'ai vue

Mon coeur fut à tes pieds. C'est pour te servir

Qu'il m'y retient, ton esclave. Et c'est pour toi

Que je suis ce patient déplaceur de bûches.

Miranda

M'aimez-vous donc ?

Ferdinand

O ciel, ô terre, soyez témoins de ma parole

Et donnez-lui fortune aussi favorable

Que sa pensée est sincère ! Mentirais-je,

Que meurent mes plus hautes espérances !

Oui, je vous aime, je vous estime, je vous honore

Par-dessus tout ce qui existe au monde.

Miranda

Quelle folle je suis !

Pleurer à ce qui me fait tant plaisir !

Prospéro à part

Belle, heureuse rencontre

De coeurs de la qualité la plus rare !

Puisse le Ciel verser toutes ses grâces

Sur ce qui prend naissance entre ces deux êtres !

Acte IV Scène 1

Prospéro

Si j'ai châtié avec trop de rigueur,

Te voici bien dédommagé ! Car moi,

C'est un tiers de ma vie que je te donne,

Sinon sa raison d'être : bien, reçois-la

De mes mains, à nouveau. Toutes ces vexations

N'étaient que pour sonder ton amour, et tu as

Supporté l'épreuve à merveille. Devant le Ciel

Je te confirme donc mon précieux présent.

Oh, Ferdinand,

Ne souris pas que j'aie tant de fierté d'elle !

Tu le découvriras, Miranda passe toutes louanges,

Sa perfection les essouffle.

Acte V Scène 1

Prospéro

Mon entreprise en est à son point critique,

Car mes charmes ne flanchent pas ; et les esprits

M'obéissent ; et le temps porte son fardeau

Sans broncher... Où en est-il, le temps ?

[...]

Ariel

[...] Le roi de Naples

Et son frère et le vôtre continuent

Tous trois de délirer, au grand dam des autres

Qui débordent d'angoisse et de désarroi ;

Et parmi eux surtout

Celui que vous avez appelé, mon maître,

"Le bon vieux seigneur Gonzalo". Celui-là,

Ses pleurs trempent se barbe comme en hiver

L'eau de la pluie ruisselle des toits de chaume.

Vos enchantements les travaillent

Si puissamment que vous en auriez compassion

Si vous pouviez les voir en cette minute.

Prospéro

C'est vraiment là ta pensée, mon esprit ?

Ariel

Ce le serait si j'étais un être humain, monseigneur.

Prospéro

Soit, ce sera la mienne !

Car toi, qui n'es qu'une forme de l'air,

Tu es ému, leur affliction te touche ; et moi

Qui suis de leur espèce et ressens la souffrance

Aussi durement qu'eux, je n'aurais pas

Davantage de compassion ? C'est vrai qu'ils m'ont blessé

Au plus vif, de par leurs grands torts à mon égard,

Mais la part la plus noble de ma raison

Doit vaincre ma colère. Il est plus grand

D'être vertueux que de tirer vengeance.

Pour peu qu'ils se repentent je n'irai pas

Plus loin dans mon dessein, je ne froncerai pas

Le sourcil davantage. Et toi, Ariel,

Tu vas les libérer. Je désamorce mes sortilèges,

Je leur restitue la raison. A nouveau

Ils pourront être eux-mêmes.

Ariel

Je vais les chercher, mon maître.

Prospéro

Mes témoins soyez-vous, elfes des collines,

Des ruisseaux, des étangs paisibles, des bosquets,

Et vous autres aussi qui sans marquer le sable

Pourchassez Neptune en reflux, mais vous enfuyez

Dès que la marée monte ; vous, mes gracieux pantins

Qui tracez sous la lune ces cercles d'herbes

Que les brebis estiment trop amères ; vous qui aimez

Faire croître, à minuit, les champignons

Heureux d'avoir enfin entendu sonner l'heure

Solennelle du couvre-feu ! Fort de votre aide,

Aussi faibles chacun soyez-vous, petits princes,

J'ai éteint le soleil à midi, j'ai sommé

La révolte des vents de porter la guerre

Et son fracas entre le bleu du ciel et la mer verte,

Mettant à feu les voix terribles du tonnerre,

Fendant de Jupiter le plus noueux des chênes

Avec sa propre foudre ; et secouant

Le promontoire le plus massif, et déracinant

Cèdres et pins ! Les tombes, sur mon ordre,

Ont réveillé leurs morts, se sont ouvertes,

Les ont laissé sortir : tel fut mon Art,

Mon Art si redoutable. Et pourtant, voyez-le,

Cette magie primaire, je l'abjure,

Et quand j'aurai requis la musique du ciel,

Ce que je fais, en cet instant, afin

Qu'elle plie sous le charme de ses arpèges

Leurs sens à mon vouloir, je briserai

Ma baguette de magicien, je l'enfouirai

A des coudées sous terre ; et je noierai mon livre

Plus profond que ne peut atteindre aucune sonde.

Prospéro

Qu'une solennelle musique, le grand remède

De l'esprit qui s'égare, te guérisse,

Cerveau qui bout pour rien dans cette tête !

Et vous, encore sous le charme, restez-là, tous...

Vertueux Gonzalo, homme d'honneur,

Mes yeux, qu'émeut le spectacle des tiens,

Versant leurs larmes de l'amitié... L'enchantement

Qui le retient se dissipe,

Et comme le matin pénètre la nuit

Pour en chasser les ténèbres, leurs sens s'éveillent

Et la raison se lève dans ces fumées

Pour dissiper les fantasmes. Bon Gonzalo,

Toi qui fus mon salut, et restas fidèle

A ton seigneur, je récompenserai

Dûment, et en actions autant qu'en paroles,

Tes services et ta vertu. Alonso ?

Toi, c'est bien durement que tu nous traitas,

Ma fille et moi, assisté par ton frère,

Ce Sébastien que le remords tracasse, n'est-ce pas ?

Et toi, mon frère à moi, toi ma chair et mon sang,

Mais qui as sacrifié à ton ambition

Les voix de la nature et de ta conscience,

Et avec Sébastien, qui n'en souffre que davantage,

Aurais voulu tuer ton roi, et ici même !

Toi... Soit, je te pardonne,

Aussi dénaturé sois-tu... Leur entendement

S'accroît comme une marée monte, qui bientôt

Va recouvrir la plage de leur raison,

Boueuse pour l'instant, fétide. Mais aucun

Ne me regarde encore, aucun d'entre eux

Ne me reconnaîtrait. Ariel, va dans ma chambre,

Rapporte-m'en mon chapeau, mon épée.

Je veux me dépouiller de ce qui me cache

Je veux paraître

Comme jadis je fus : Milan lui-même.

Fais vite, esprit !

Avant qu'il soit long temps tu seras libre.

Epilogue dit par Prospéro

J'ai renoncé tous mes charmes

Et n'ai donc plus d'autres armes

Que ma pauvre humanité.

Vais-je ici rester confiné

Par vous, pourrai-je partir

Pour Naples ? Veuillez souffrir,

Mon duché m'étant restitué,

Le traître étant pardonné,

Que je quitte ce banc de sable

Et que vos mains secourables

Désenchevêtrent mes liens.

Faites à mes voiles le bien

De votre souffle, sinon

Mon projet ne fut rien de bon

Qui ne voulait que vous plaire.

Et il faut que je désespère,

N'ayant plus ni magie ni art

Si me manque aussi le rempart

De la prière qui prime

Sur la justice et rédime

Par le pardon toute offense.

Vous voulez, vous, cette indulgence

Pour vos propres fautes ? Soit !

Mais d'abord délivrez-moi.

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Published by Satine - dans Shakespeare
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1 juillet 2016 5 01 /07 /juillet /2016 00:12

Comme à chaque fois, Victor Hugo sait nous mettre l'eau à la bouche dès sa préface. Ici, il nous chuchote à l'oreille, nous prend dans ses bras comme un père, un grand-père, un membre de la famille, un ami pour nous avouer une chose très simple, il est comme nous. Il n'est pas un être supérieur, il n'a pas de pouvoir, ses mots sont sa force mais ils sont les nôtres. Il est nous, nous sommes lui. Il écrit pour nous, il met sur papier ce que nous pourrions penser, dire, crier, pleurer, rire, avouer, chanter, murmurer juste échanger.

Il y a couché vingt-cinq années. Il s'y livre sans pudeur, sans retenue comme toujours. On y découvrira toutes ses émotions, de la plus triste (la perte de sa fille) à la plus joyeuse, de la plus engagée à la plus détachée, de la plus intime à la plus populaire. Mais pourquoi m'épancherais-je sur cette oeuvre avec mes maigres mots quand son auteur la décrit aussi bien...

Préface :

Si un auteur pouvait avoir quelque droit d’influer sur la disposition d’esprit des lecteurs qui ouvrent son livre, l’auteur des Contemplations se bornerait à dire ceci : Ce livre doit être lu comme on lirait le livre d’un mort.

Vingt-cinq années sont dans ces deux volumes. Grande mortalis ævi spatium. L’auteur a laissé, pour ainsi dire, ce livre se faire en lui. La vie, en filtrant goutte à goutte à travers les événements et les souffrances, l’a déposé dans son cœur. Ceux qui s’y pencheront retrouveront leur propre image dans cette eau profonde et triste, qui s’est lentement amassée là, au fond d’une âme.

Qu’est-ce que les Contemplations ? C’est ce qu’on pourrait appeler, si le mot n’avait quelque prétention, les Mémoires d’une âme.

Ce sont, en effet, toutes les impressions, tous les souvenirs, toutes les réalités, tous les fantômes vagues, riants ou funèbres, que peut contenir une conscience, revenus et rappelés, rayon à rayon, soupir à soupir, et mêlés dans la même nuée sombre. C’est l’existence humaine sortant de l’énigme du berceau et aboutissant à l’énigme du cercueil ; c’est un esprit qui marche de lueur en lueur en laissant derrière lui la jeunesse, l’amour, l’illusion, le combat, le désespoir, et qui s’arrête éperdu « au bord de l’infini ». Cela commence par un sourire, continue par un sanglot, et finit par un bruit du clairon de l’abîme.

Une destinée est écrite là jour à jour.

Est-ce donc la vie d’un homme ? Oui, et la vie des autres hommes aussi. Nul de nous n’a l’honneur d’avoir une vie qui soit à lui. Ma vie est la vôtre, votre vie est la mienne, vous vivez ce que je vis ; la destinée est une. Prenez donc ce miroir, et regardez-vous-y. On se plaint quelquefois des écrivains qui disent moi. Parlez-nous de nous, leur crie-t-on. Hélas ! quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous pas ? Ah ! insensé, qui crois que je ne suis pas toi !

Ce livre contient, nous le répétons, autant l’individualité du lecteur que celle de l’auteur. Homo sum. Traverser le tumulte, la rumeur, le rêve, la lutte, le plaisir, le travail, la douleur, le silence ; se reposer dans le sacrifice, et, là, contempler Dieu ; commencer à Foule et finir à Solitude, n’est-ce pas, les proportions individuelles réservées, l’histoire de tous ?

On ne s’étonnera donc pas de voir, nuance à nuance, ces deux volumes s’assombrir pour arriver, cependant, à l’azur d’une vie meilleure. La joie, cette fleur rapide de la jeunesse, s’effeuille page à page dans le tome premier, qui est l’espérance, et disparaît dans le tome second, qui est le deuil. Quel deuil ? Le vrai, l’unique : la mort ; la perte des êtres chers.

Nous venons de le dire, c’est une âme qui se raconte dans ces deux volumes : Autrefois, Aujourd’hui. Un abîme les sépare, le tombeau.

V. H.

Guernesey, mars 1856

A ma fille

O mon enfant, tu vois, je me soumets.
Fais comme moi : vis du monde éloignée ;
Heureuse ? non ; triomphante ? jamais.
-- Résignée ! --

Sois bonne et douce, et lève un front pieux.
Comme le jour dans les cieux met sa flamme,
Toi, mon enfant, dans l'azur de tes yeux
Mets ton âme !

Nul n'est heureux et nul n'est triomphant.
L'heure est pour tous une chose incomplète
L'heure est une ombre, et notre vie, enfant,
En est faite.

Oui, de leur sort tous les hommes sont las.
Pour être heureux, à tous, -- destin morose ! --
Tout a manqué. Tout, c'est-à-dire, hélas !
Peu de chose.

Ce peu de chose est ce que, pour sa part,
Dans l'univers chacun cherche et désire :
Un mot, un nom, un peu d'or, un regard,
Un sourire !

La gaîté manque au grand roi sans amours ;
La goutte d'eau manque au désert immense.
L'homme est un puits où le vide toujours
Recommence.

Vois ces penseurs que nous divinisons,
Vois ces héros dont les fronts nous dominent,
Noms dont toujours nos sombres horizons
S'illuminent !

Après avoir, comme fait un flambeau,
Ébloui tout de leurs rayons sans nombre,
Ils sont allés chercher dans le tombeau
Un peu d'ombre.

Le ciel, qui sait nos maux et nos douleurs,
Prend en pitié nos jours vains et sonores.
Chaque matin, il baigne de ses pleurs
Nos aurores.

Dieu nous éclaire, à chacun de nos pas,
Sur ce qu'il est et sur ce que nous sommes ;
Une loi sort des choses d'ici-bas,
Et des hommes !

Cette loi sainte, il faut s'y conformer.

Et la voici, toute âme y peut atteindre :
Ne rien haïr, mon enfant ; tout aimer,
Ou tout plaindre !

Paris, octobre 1842

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Published by Satine - dans Victor Hugo
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15 juin 2016 3 15 /06 /juin /2016 02:14

Tout d'abord un grand merci à Babelio qui m'a permis de découvrir ce livre gratuitement en échange d'une critique. Comment ne pas succomber au grand maître Del Toro, d'autant plus que sa trilogie de vampires "la lignée" m'avait totalement conquise ? Ce qui me freinait au départ c'est que cet ouvrage est plutôt destiné aux adolescents, mais la quatrième de couverture m'a immédiatement intéressée alors pourquoi pas...

En 1965, des enfants disparaissent mystérieusement dans une petite ville de Californie. Jack Sturges, 13 ans, est enlevé à son tour, sous les yeux horrifiés de son frère Jim.

Quarante-cinq ans plus tard, le fil de Jim, Jim Junior, doit supporter la paranoïa de son père, qui a transformé la maison en forteresse pour protéger sa famille. Pourtant, une créature étrange réussit à se faufiler dans la chambre du garçon et le kidnappe...

Attention : des trolls sortent de l'ombre et s'attaquent aux humains, leur plat favori...

Comment poursuivre une vie normale lorsqu'on voit son frère adoré, son partenaire de jeu, se faire enlever par un monstre sous ses yeux ? Ce n'est tout simplement pas possible. C'est un traumatisme gravé à jamais dans son esprit. Jim Sturges est alors persuadé que les monstres vont revenir et c'est pour cela qu'il met tout en oeuvre pour assurer la protection de sa famille privant son fils d'une certaine liberté.

Mais ce garçon Jim Junior grandit. Il a des amis qu'il a envie de fréquenter en dehors des heures de cours, des passions à assouvir, il a simplement besoin de vivre son adolescence à tout prix. En même temps, il aime son père, il ne veut pas le décevoir et le faire entrer dans des crises d'angoisse dès qu'il a cinq minutes de retard.

Cette petite vie bien ordonnée va basculer lorsque Jim Junior rencontre des créatures dans les égouts puis dans sa propre chambre. Amies ou ennemies ? Le garçon va devoir faire preuve d'un énorme courage car ce qui va s'offrir à lui est tout simplement inimaginable. Un monde entier inconnu, dangereux lui ouvre ses portes et l'incite à y rester pour mener des batailles essentielles. Avec des partenaires totalement fantastiques, il va devoir devenir un guerrier hors pair rapidement car le temps presse et que chaque seconde compte.

Je pense que ce livre fera des merveilles auprès des jeunes lecteurs. Ils pourront facilement s'identifier aux personnages, auront soif de batailles, d'aventures très bien décrites d'ailleurs. Les créatures sont dignes de Del Toro, effrayantes, inédites mais aussi attirantes. Le vocabulaire est tout à fait adapté, il y a peu de temps mort même si parfois certaines descriptions, à mon sens, sont trop longues et cassent le rythme mais heureusement cela n'est pas fréquent. Jeunes guerriers en herbe, cet ouvrage est pour vous, battez-vous et surtout n'ayez pas peur...

Extrait : Vous êtes de la nourriture. Ces muscles qui vous servent à marcher, à soulever et à parler ? Des steaks recouverts de tendons croustillants. Cette peau que vous examinez avec tant de soin devant vos miroirs ? Un mets délicieux pour qui a le palais assez fin, une fricassée de succulents tissus. Et ces os qui vous donnent la force d'avancer dans le monde ? Ils craquent sous la dent quand on aspire la moelle, et qu'elle s'écoule lentement au fond d'une gorge avide. Certes, tout cela est répugnant, mais il est utile de le savoir. Car, voyez-vous, il existe des choses qui ne sont pas du genre à rester tapies au fond de leur terrier à attendre que nous venions les capturer pour les faire rôtir au-dessus de nos feux. Non, ces choses piègent leurs proies à leur façon. Elles ont leurs propres feux... et des appétits qui n'appartiennent qu'à elles.

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1 juin 2016 3 01 /06 /juin /2016 02:08

Finissons en beauté ce recueil avant de débuter les Contemplations... Une petite chanson satirique pour vous mettre de bonne humeur et un reliquat que j'ai trouvé intéressant.

Bonne lecture et à bientôt pour de nouvelles aventures !

Chanson

Sa grandeur éblouit l'histoire.
Quinze ans, il fut
Le dieu que traînait la victoire
Sur un affût ;
L'Europe sous sa loi guerrière
Se débattit. -
Toi, son singe, marche derrière,
Petit, petit.

Napoléon dans la bataille,
Grave et serein,
Guidait à travers la mitraille
L'aigle d'airain.
Il entra sur le pont d'Arcole,
Il en sortit. -
Voici de l'or, viens, pille et vole,
Petit, petit.

Berlin, Vienne, étaient ses maîtresses ;
Il les forçait,
Leste, et prenant les forteresses
Par le corset.
Il triompha de cent bastilles
Qu'il investit. -
Voici pour toi, voici des filles,
Petit, petit.

Il passait les monts et les plaines,
Tenant en main
La palme, la foudre, et les rênes
Du genre humain ;
Il était ivre de sa gloire
Qui retentit. -
Voici du sang, accours, viens boire,
Petit, petit.

Quand il tomba, lâchant le monde,
L'immense mer
Ouvrit à sa chute profonde
Son gouffre amer ;
Il y plongea, sinistre archange,
Et s'engloutit. -
Toi, tu te noieras dans la fange,
Petit, petit.

Jersey. Septembre 1853.

Reliquat

Boîte aux lettres

I

L'empire et l'empirique

[...]

Je sais bien qu'on m'a dit :

-Tiens-toi tranquille, ami.

Retire-toi de tout. Sors des luttes. Verrouille

Ta porte dont le gond souhaite un peu de rouille,

Calfeutre ton volet, ferme ton paravent.

A quoi bon feuilleter l'histoire en écrivant

Sans cesse ta douleur, pitié, haine des crimes,

Anathème aux bourreaux, hymne sombre aux victimes,

En marge de ses noirs et lugubres feuillets ?

N'as-tu pas dans un coin quelques touffes d'oeillets

Et de roses au vent des mers habituées ?

Bêche sur ta montagne, au niveau des nuées,

Ton quart d'arpent de terre enclos dans ton vieux mur,

Et vis indifférent comme l'ombre et l'azur.

Alourdis-toi, tais-toi, vieillis, blanchis ; en somme

Le moment est venu de n'être qu'un bonhomme.

Prends du ventre. Ta pelle ou ta serpe à la main,

Ne t'intéresse plus qu'au cep et qu'au jasmin ;

Plante, sème. Tu peux, sur ton âpre falaise,

Jouer, si bon te semble, au vieillard du Galèse ;

Flore et Pomone sont à toi sur ton rocher ;

Va donc, taille ta vigne et greffe ton pêcher,

Brouette ton fumier, ratisse tes allées,

Eveille au point du jour l'oiseau sous les feuillées,

Regarde en paix la mer, et mêle à ses rumeurs

Ton bruit de maraîcher cultivant des primeurs.

Oui, la terre est fatale et le ciel est funeste ;

Oui, l'homme est ténébreux ; qu'importe, s'il te reste

Ton frais jardin, caché dans le creux d'un écueil ?

Le sage rit aux fleurs dans cet immense deuil.-

12 avril 1854

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Published by Satine - dans Victor Hugo
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15 mai 2016 7 15 /05 /mai /2016 12:42

Soixante ans ! Mais non ce n'est pas possible !

Ce nombre n'est tout simplement pas crédible !

Suffit-il d'une date de naissance

Pour définir une personne, son essence ?

Il n'y a qu'à vous regarder pour comprendre

Qu'il y a encore beaucoup de choses à apprendre,

De clichés à combattre, d'idées à défendre

Et que les années ne sont pas à vendre.

Ces années que vous n'avez pas vu passer,

Celles qui vous ont permis de vous rencontrer,

De vous apprécier pour enfin vous aimer,

Vous marier et ne plus jamais vous quitter.

Souvenez-vous de ces moments de tendresse,

Baisers et caresses tout en délicatesse,

Petits mots doux employés avec adresse,

Sourires, fous rires menant à l'allégresse.

Ces partages, ces souvenirs qui vous lient

Ne doivent jamais quitter votre esprit,

Ils sont votre force, mais aussi une embellie

Dans laquelle se réfugier en cas de souci.

De votre honnête amour sont nés deux enfants

Franck et Céline qui sont déjà bien grands,

Ils vous ont demandé beaucoup de votre temps

Et vous vous êtes sacrifiés au fil des ans.

Qu'importent les horaires tardifs au travail,

Le ménage, le jardinage, la pagaille,

Angoisse, stress, bruit, les enfants qui braillent,

Vous avez tenu bon le gouvernail.

Et votre barque continue son chemin,

Evitez les embûches, il doit être serein,

Arpentez-le doucement, main dans la main,

La tête sur l'épaule, le regard au loin.

Il est temps pour vous d'être plus égoïstes,

De ne penser qu'à vous, d'être je m'en foutiste,

De tracer votre voie, de faire du hors-piste,

De réaliser les voeux sur votre liste.

Place au plaisir, aux envies inavouées,

Que sonnent les rires, les musiques endiablées,

Vous avez tant de choses à vivre, à partager,

Ce serait folie de les fuir, les oublier.

Que cette nouvelle décennie vous enchante,

Qu'elle vous apporte une joie omniprésente,

Chassez les regrets, les douleurs qui vous hantent,

Laissez venir votre bonne humeur envoûtante.

Que rugisse le rire contagieux de Laurette,

Qu'on l'entende d'Ay jusqu'à perpète,

Que l'éternel sourire de Guy nous illumine,

Que votre gaieté inassouvie nous contamine !

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Published by Satine - dans Evènements
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1 mai 2016 7 01 /05 /mai /2016 00:27

Avant toute chose, je tiens à remercier mon amie Delphine pour le prêt de ce livre, qui comme elle le pensait, m'a beaucoup plu. C'est un auteur français que je ne connaissais pas mais qu'il me tarde de découvrir davantage. Il sait entretenir le mystère jusqu'au bout, nous rendre la lecture angoissante, bref en tout point ce roman porte bien son nom, on en a le vertige...

Quatrième de couverture : Un homme se réveille au fond d'un gouffre, deux inconnus et son fidèle chien comme seuls compagnons d'infortune. Il est enchaîné au poignet, l'un des deux hommes à la cheville et le troisième est libre, mais sa tête est recouverte d'un masque effroyable, qui explosera s'il s'éloigne des deux autres.

Qui les a emmenés là ? Pourquoi ?

Ce thriller est sans fioriture. C'est de la survie pure et simple dans des conditions effroyables : trois hommes qui ne se connaissent pas doivent apprendre à cohabiter ensemble, à se serrer les coudes pour se nourrir, s'abreuver, et surtout se réchauffer car la température est glaciale. Bien vite, ils se rendent compte que le peu de vivres qu'ils ont ne suffira pas à les maintenir en vie et que les bombonnes de gaz s'épuisent bien trop rapidement pour leur permettre d'avoir lumière et chaleur à long terme. Les nerfs sont à vif, l'incompréhension les rend fous et agressifs, le froid les transperce un peu plus à chaque heure, ils savent pertinemment que leur vie est en jeu et qu'il va falloir se battre pour survivre. Heureusement le héros du livre est Jonathan Touvier, un alpiniste chevronné qui connaît par coeur ses conditions de vie difficiles. Ses idées seront essentielles.

Pour bien nous faire comprendre ce qui se passe dans la tête de ces hommes piégés, l'auteur débute chaque chapitre par une citation issue de biographies, journaux intimes d'alpinistes de toutes époques. C'est vraiment un bon choix très intéressant d'ailleurs. Si Franck Thilliez s'attarde à juste titre sur les sentiments, les pensées des trois hommes, pour autant la lecture n'est pas redondante et l'on ne s'ennuie pas un instant. Les chapitres sont très courts et se lisent aisément comme si notre vitesse de lecture jouait un rôle dans leur survie.

Certes j'admets que ce genre d'histoire fait effectivement penser aux films Saw et l'on garde cela en mémoire au début. Par la suite, on s'attache à ces hommes et surtout on veut comprendre qui les a affreusement enfermés ainsi et surtout pourquoi. On se demande lequel des trois était la cible principale, quel est le lien entre eux et cela rend leurs conversations passionnantes car elles sont inévitablement la clé du dénouement. Quant aux actes qu'ils vont devoir faire pour s'en sortir, je vous laisse simplement les imaginer...

Un livre à découvrir donc sous une bonne couette en hiver au coin du feu...

Extrait : Je dois halluciner parce que j'aperçois soudain un mur vertical, constitué uniquement de glace. On dirait une vague géante, prête à se rabattre comme une mâchoire. Cette paroi, sans doute née de l'humidité, du froid et de la condensation, doit se comprimer là depuis des milliers d'années. Ma lumière lui creuse le ventre, et me renvoie des bleus magnifiques. Qui dit glacier souterrain, dit endroit profond. Au moins trente, quarante mètres sous terre. Là où la lumière du soleil n'est jamais rentrée, et ne rentrera jamais.

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1 mai 2016 7 01 /05 /mai /2016 00:11

Avant toute chose, je tiens à remercier mon amie Delphine pour le prêt de ce livre, qui comme elle le pensait, m'a beaucoup plu. C'est un auteur français que je ne connaissais pas mais qu'il me tarde de découvrir davantage. Il sait entretenir le mystère jusqu'au bout, nous rendre la lecture angoissante, bref en tout point ce roman porte bien son nom, on en a le vertige...

Quatrième de couverture : Un homme se réveille au fond d'un gouffre, deux inconnus et son fidèle chien comme seuls compagnons d'infortune. Il est enchaîné au poignet, l'un des deux hommes à la cheville et le troisième est libre, mais sa tête est recouverte d'un masque effroyable, qui explosera s'il s'éloigne des deux autres.

Qui les a emmenés là ? Pourquoi ?

Ce thriller est sans fioriture. C'est de la survie pure et simple dans des conditions effroyables : trois hommes qui ne se connaissent pas doivent apprendre à cohabiter ensemble, à se serrer les coudes pour se nourrir, s'abreuver, et surtout se réchauffer car la température est glaciale. Bien vite, ils se rendent compte que le peu de vivres qu'ils ont ne suffira pas à les maintenir en vie et que les bombonnes de gaz s'épuisent bien trop rapidement pour leur permettre d'avoir lumière et chaleur suffisamment. Les nerfs sont à vif, l'incompréhension les rend fous et agressifs, le froid les transperce un peu plus à chaque heure, ils savent pertinemment que leur vie est en jeu et qu'il va falloir se battre pour survivre. Heureusement le héros du livre est Jonathan Touvier, un alpiniste chevronné qui connaît par coeur ses conditions de vie difficiles. Ses idées seront essentielles.

Pour bien nous faire comprendre ce qui se passe dans la tête de ces hommes piégés, l'auteur débute chaque chapitre par une citation issue de biographies, journaux intimes d'alpinistes de toutes époques. C'est vraiment un bon choix très intéressant d'ailleurs. Si Franck Thilliez s'attarde à juste titre sur les sentiments, les pensées des trois hommes, pour autant la lecture n'est pas redondante et l'on ne s'ennuie pas un instant. Les chapitres sont très courts et se lisent aisément comme si notre vitesse de lecture jouait un rôle dans leur survie.

Certes j'admets que ce genre d'histoire fait effectivement penser aux films Saw et l'on garde cela en mémoire au début. Par la suite, on s'attache à ces hommes et surtout on veut comprendre qui les a affreusement enfermés ainsi et surtout pourquoi. On se demande lequel des trois était la cible principale, quel est le lien entre eux et cela rend leurs conversations passionnantes car elles sont inévitablement la clé du dénouement. Quant aux actes qu'ils vont devoir faire pour s'en sortir, je vous laisse simplement les imaginer...

Un livre à découvrir donc sous une bonne couette en hiver au coin du feu...

Extrait : Je dois halluciner parce que j'aperçois soudain un mur vertical, constitué uniquement de glace. On dirait une vague géante, prête à se rabattre comme une mâchoire. Cette paroi, sans doute née de l'humidité, du froid et de la condensation, doit se comprimer là depuis des milliers d'années. Ma lumière lui creuse le ventre, et me renvoie des bleus magnifiques. Qui dit glacier souterrain, dit endroit profond. Au moins trente, quarante mètres sous terre. Là où la lumière du soleil n'est jamais rentrée, et ne rentrera jamais.

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15 avril 2016 5 15 /04 /avril /2016 00:57

A nouveau un très long poème que je vous livre pratiquement dans son intégralité tant il m'était difficile de faire des coupes. Cette description profonde, émouvante et glacée de la guerre, du froid, du désespoir, de la mort, de la peur méritait toute sa place ici...

Après celui-ci plus que deux extraits avant de clore ce recueil et d'en commencer un nouveau bien évidemment....

Bonne lecture

L'expiation

Il neigeait. On était vaincu par sa conquête.
Pour la première fois l'aigle baissait la tête.
Sombres jours ! l'empereur revenait lentement,
Laissant derrière lui brûler Moscou fumant.
Il neigeait. L'âpre hiver fondait en avalanche.
Après la plaine blanche une autre plaine blanche.
On ne connaissait plus les chefs ni le drapeau.
Hier la grande armée, et maintenant troupeau.
On ne distinguait plus les ailes ni le centre.
Il neigeait. Les blessés s'abritaient dans le ventre
Des chevaux morts ; au seuil des bivouacs désolés
On voyait des clairons à leur poste gelés,
Restés debout, en selle et muets, blancs de givre,
Collant leur bouche en pierre aux trompettes de cuivre.
Boulets, mitraille, obus, mêlés aux flocons blancs,
Pleuvaient ; les grenadiers, surpris d'être tremblants,
Marchaient pensifs, la glace à leur moustache grise.
Il neigeait, il neigeait toujours ! La froide bise
Sifflait ; sur le verglas, dans des lieux inconnus,
On n'avait pas de pain et l'on allait pieds nus.
Ce n'étaient plus des cœurs vivants, des gens de guerre :
C'était un rêve errant dans la brume, un mystère,
Une procession d'ombres sous le ciel noir.
La solitude vaste, épouvantable à voir,
Partout apparaissait, muette vengeresse.
Le ciel faisait sans bruit avec la neige épaisse
Pour cette immense armée un immense linceul.
Et chacun se sentant mourir, on é
tait seul.
- Sortira-t-on jamais de ce funeste empire ?

[...]
Fuyards, blessés, mourants, caissons, brancards, civières,
On s'écrasait aux ponts pour passer les rivières,
On s'endormait dix mille, on se réveillait cent.
Ney, que suivait naguère une armée, à présent
S'évadait, disputant sa montre à trois cosaques.
Toutes les nuits, qui vive ! alerte, assauts ! attaques !
Ces fantômes prenaient leur fusil, et sur eux
Ils voyaient se ruer, effrayants, ténébreux,
Avec des cris pareils aux voix des vautours chauves,
D'horribles escadrons, tourbillons d'hommes fauves.
Toute une armée ainsi dans la nuit se perdait.
L'empereur était là
, debout, qui regardait.

[...]
Chefs, soldats, tous mouraient. Chacun avait son tour.
Tandis qu'environnant sa tente avec amour,
Voyant son ombre aller et venir sur la toile,
Ceux qui restaient, croyant toujours à son étoile,
Accusaient le destin de lèse-majesté,
Lui se sentit soudain dans l'âme épouvanté.
Stupéfait du désastre et ne sachant que croire,
L'empereur se tourna vers Dieu ; l'homme de gloire
Trembla ; Napoléon comprit qu'il expiait
Quelque chose peut-être, et, livide, inquiet,
Devant ses légions sur la neige semées :
« Est-ce le châtiment, dit-il. Dieu des armées ? »
Alors il s'entendit appeler par son nom
Et quelqu'un qui parlait
dans l'ombre lui dit : Non.

[...]
La plaine, où frissonnaient les drapeaux déchirés,
Ne fut plus, dans les cris des mourants qu'on égorge,
Qu'un gouffre flamboyant, rouge comme une forge ;
Gouffre où les régiments comme des pans de murs
Tombaient, où se couchaient comme des épis mûrs
Les hauts tambours-majors aux panaches énormes,
Où l'on entrevoyait des blessures difformes !
Carnage affreux! moment fatal ! L'homme inquiet
Sentit que la bataille entre ses mains pliait.
Derrière un mamelon la garde était massée.
La garde, espoir suprême et suprême pensée !
« Allons ! faites donner la garde ! » cria-t-il.
Et, lanciers, grenadiers aux guêtres de coutil,
Dragons que Rome eût pris pour des légionnaires,
Cuirassiers, canonniers qui traînaient des tonnerres,
Portant le noir colback ou le casque poli,
Tous, ceux de Friedland et ceux de Rivoli,
Comprenant qu'ils allaient mourir dans cette fête,
Saluèrent leur dieu, debout dans la tempête.
Leur bouche, d'un seul cri, dit : vive l'empereur !
Puis, à pas lents, musique en tête, sans fureur,
Tranquille, souriant à la mitraille anglaise,
La garde impériale entra dans la fournaise.
Hélas ! Napoléon, sur sa garde penché,
Regardait, et, sitôt qu'ils avaient débouché
Sous les sombres canons crachant des jets de soufre,
Voyait, l'un après l'autre, en cet horrible gouffre,
Fondre ces régiments de granit et d'acier
Comme fond une cire au souffle d'un brasier.
Ils allaient, l'arme au bras, front haut, graves, stoïques.
Pas un ne recula. Dormez, morts héroïques !
Le reste de l'armée hésitait sur leurs corps
Et regardait mourir la garde. - C'est alors
Qu'élevant tout à coup sa voix désespérée,
La Déroute, géante à la face effarée
Qui, pâle, épouvantant les plus fiers bataillons,
Changeant subitement les drapeaux en haillons,
A de certains moments, spectre fait de fumées,
Se lève grandissante au milieu des armées,
La Déroute apparut au soldat qui s'émeut,
Et, se tordant les bras, cria : Sauve qui peut !
Sauve qui peut ! - affront ! horreur ! - toutes les bouches
Criaient ; à travers champs, fous, éperdus, farouches,
Comme si quelque souffle avait passé sur eux,
Parmi les lourds caissons et les fourgons poudreux,
Roulant dans les fossés, se cachant dans les seigles,
Jetant shakos, manteaux, fusils, jetant les aigles,
Sous les sabres prussiens, ces vétérans, ô deuil !
Tremblaient, hurlaient, pleuraient, couraient ! - En un clin d'œil,
Comme s'envole au vent une paille enflammée,
S'évanouit ce bruit qui fut la grande armée,
Et cette plaine, hélas, où l'on rêve aujourd'hui,
Vit fuir ceux devant qui l'univers avait fui !
Quarante ans sont passés, et ce coin de la terre,
Waterloo, ce plateau funèbre et solitaire,
Ce champ sinistre où Dieu mêla tant de néants,
Tremble encor d'avoir vu la fuite des géants !

Napoléon les vit s'écouler comme un fleuve ;
Hommes, chevaux, tambours, drapeaux ; - et dans l'épreuve
Sentant confusément revenir son remords,
Levant les mains au ciel, il dit: « Mes soldats morts,
Moi vaincu ! mon empire est brisé comme verre.
Est-ce l
e châtiment cette fois, Dieu sévère ? »
Alors parmi les cris, les rumeurs, le canon,
Il entendit la voix qui lui répondait : Non !

[...]

25-30 novembre. Jersey.

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Published by Satine - dans Victor Hugo
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1 avril 2016 5 01 /04 /avril /2016 00:48

Avant toute chose, je tiens à remercier chaleureusement l'équipe de Babélio qui m'a proposé de découvrir ce roman.

Parlons un petit peu de son auteure, Danielle Thiéry. Elle fut la première femme commissaire divisionnaire. C'est peut-être pour cette raison que son héroïne est une femme enquêtrice et je ne vais pas vous le cacher, ça fait du bien, pour une fois. Mme Thiéry a eu une brillante carrière dans la police avant de se tourner vers l'écriture. Plusieurs de ses romans ont eu des prix. Dérapages est son 20ème livre.

Quatrième de couverture : Un corps d'enfant, très déconcertant, est découvert sur une plage du Nord de la France.

Un cas troublant, qui laisse totalement perplexes les médecins légistes.

Même le commissaire Edwige Marion, qui dirige un important service de la PJ parisienne, n'a jamais rien vu de tel.

Au même moment, Edwige Marion récupère sa fille Nina, choquée et couverte de sang. Elle a fui Londres et sa soeur Angèle. Nina est mutique. Angèle et son mari, un scientifique renommé, ont disparu.

Quels peuvent être les liens entre cet enfant mort noyé, une adolescente, et un scientifique spécialiste du génome humain...

Commence pour le commissaire Marion une enquête complexe, aux ramifications internationales, et qui va vite sombrer dans l'horreur.

Dès les premières pages, l'intrigue nous surprend. Le cadavre retrouvé est une réelle énigme et l'autopsie n'y changera rien. Cela a beau être le corps d'un enfant, il est si inhumain qu'on ne peut s'épancher sur son sort. Comment un tel être a-t-il pu vivre ? D'où vient-il ?

Marion comprend immédiatement que l'enquête sera difficile. Par où débuter quand même les légistes sont dans le flou ? Marion n'est pas au bout de ses peines puisqu'elle va devoir très vite rejoindre sa fille Nina, victime potentielle d'une agression dans l'Eurostar. La jeune fille est fortement perturbée, mutique si bien que Marion va demander l'aide de ses amis psychologue et médecin légiste.

Grâce à la prise en charge de Nina par ses amis, Marion va pouvoir poursuivre son enquête. Mais elle va devenir dangereuse pour elle et son entourage puisque des hommes épient son domicile et semblent en avoir après Nina.

En parallèle, une autre jeune mère Jennifer a été kidnappée et enfermée. Elle va devoir céder à toutes les volontés de ses agresseurs sous peine de ne jamais revoir son bébé... Ce qu'elle va subir est réellement horrible.

Il est difficile pour moi de parler de ce livre car si je vous donne plus d'indices, je risque d'en écrire trop et de vous gâcher le plaisir de la lecture. Je trouve déjà qu'il y a trop de choses dans la quatrième de couverture donc je préfère m'arrêter là. Bien évidemment, l'enquête sera longue et complexe. Elle est par ailleurs très intéressante puisqu'on navigue d'un personnage à un autre à chaque chapitre, des chapitres très courts qui permettent une lecture fluide et rapide.

Si l'on se doute que les affaires sont liées, on a tout de même des difficultés à voir où l'auteure veut nous emmener. On peut trouver par ci, par là des indices qui nous mettent sur des pistes mais sans pour autant découvrir le pot aux roses avant les dernières pages.

L'enquête nous tient en haleine, le personnage de Jennifer m'a beaucoup émue et je n'avais qu'une envie c'était qu'on la sauve car son supplice est un réel calvaire. Un livre à découvrir donc et une auteure à suivre.

Extrait :

- La victime que nous venons d'autopsier a encore ses dents de lait.

- Mais, quel âge elle a, alors. proféra Jean-Charles, largué.

- C'est une question à combien ? tenta d'ironiser le docteur Martin qui perdait peu à peu de son assurance. Parce que là, je n'en sais foutre rien. A première vue, je dirais une bonne soixantaine d'années. Après coup, pas plus de 6 ou 7 ans.

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15 mars 2016 2 15 /03 /mars /2016 09:25

Un très long poème en hommage à Pauline Roland que je n'ai pu couper. C'est une femme au grand coeur, mère de trois enfants qui a simplement voulu se battre pour tous en réclamant plus d'humanité. Cela a déplu à certains qui l'ont emprisonnée, torturée, humiliée.

C'est un texte puissant, intense, poignant comme Victor Hugo sait si bien les rédiger avec toute sa verve, ses convictions profondes et son dégoût des injustices...

Courage !

Pauline Roland

Elle ne connaissait ni l'orgueil ni la haine ;
Elle aimait ; elle était pauvre, simple et sereine ;
Souvent le pain qui manque abrégeait son repas.
Elle avait trois enfants, ce qui n'empêchait pas
Qu'elle ne se sentît mère de ceux qui souffrent.
Les noirs événements qui dans la nuit s'engouffrent,
Les flux et les reflux, les abîmes béants,
Les nains, sapant sans bruit l'ouvrage des géants,
Et tous nos malfaiteurs inconnus ou célèbres,
Ne l'épouvantaient point ; derrière ces ténèbres,
Elle apercevait Dieu construisant l'avenir.
Elle sentait sa foi sans cesse rajeunir ;
De la liberté sainte elle attisait les flammes ;
Elle s'inquiétait des enfants et des femmes ;
Elle disait, tendant la main aux travailleurs :
La vie est dure ici, mais sera bonne ailleurs.
Avançons ! — Elle allait, portant de l'un à l'autre
L'espérance ; c'était une espèce d'apôtre
Que Dieu, sur cette terre où nous gémissons tous,
Avait fait mère et femme afin qu'il fût plus doux ;
L'esprit le plus farouche aimait sa voix sincère.
Tendre, elle visitait, sous leur toit de misère,
Tous ceux que la famine ou la douleur abat,
Les malades pensifs, gisant sur leur grabat,
La mansarde où languit l'indigence morose ;
Quand, par hasard moins pauvre, elle avait quelque chose,
Elle le partageait à tous comme une sœur ;
Quand elle n'avait rien, elle donnait son cœur.
Calme et grande, elle aimait comme le soleil brille.
Le genre humain pour elle était une famille
Comme ses trois enfants étaient l'humanité.
Elle criait : progrès ! amour ! fraternité !
Elle ouvrait aux souffrants des horizons sublimes.

Quand Pauline Roland eut commis tous ces crimes,
Le sauveur de l'église et de l'ordre la prit
Et la mit en prison. Tranquille, elle sourit,
Car l'éponge de fiel plaît à ces lèvres pures.
Cinq mois, elle subit le contact des souillures,
L'oubli, le rire affreux du vice, les bourreaux,
Et le pain noir qu'on jette à travers les barreaux,
Edifiant la geôle au mal habituée,
Enseignant la voleuse et la prostituée.
Ces cinq mois écoulés, un soldat, un bandit,
Dont le nom souillerait ces vers, vint et lui dit
— Soumettez-vous sur l'heure au règne qui commence,
Reniez votre foi ; sinon, pas de clémence,
Lambessa ! choisissez. — Elle dit : Lambessa.
Le lendemain la grille en frémissant grinça,
Et l'on vit arriver un fourgon cellulaire.
— Ah ! voici Lambessa, dit-elle sans colère.
Elles étaient plusieurs qui souffraient pour le droit
Dans la même prison. Le fourgon trop étroit
Ne put les recevoir dans ses cloisons infâmes ;
Et l'on fit traverser tout Paris à ces femmes
Bras dessus bras dessous avec les argousins.
Ainsi que des voleurs et que des assassins,
Les sbires les frappaient de paroles bourrues.
S'il arrivait parfois que les passants des rues,
Surpris de voir mener ces femmes en troupeau,
S'approchaient et mettaient la main à leur chapeau,
L'argousin leur jetait des sourires obliques,
Et les passants fuyaient, disant : filles publiques !
Et Pauline Roland disait : courage, sœurs !
L'océan au bruit rauque, aux sombres épaisseurs,
Les emporta. Durant la rude traversée,
L'horizon était noir, la bise était glacée,
Sans l'ami qui soutient, sans la voix qui répond,
Elles tremblaient. La nuit, il pleuvait sur le pont ;
Pas de lit pour dormir, pas d'abri sous l'orage,
Et Pauline Roland criait : mes soeurs, courage !
Et les durs matelots pleuraient en les voyant.
On atteignit l'Afrique au rivage effrayant,
Les sables, les déserts qu'un ciel d'airain calcine,
Les rocs sans une source et sans une racine ;
L'Afrique, lieu d'horreur pour les plus résolus,
Terre au visage étrange où l'on ne se sent plus
Regardé par les yeux de la douce patrie.
Et Pauline Roland, souriante et meurtrie,
Dit aux femmes en pleurs : courage, c'est ici.
Et quand elle était seule, elle pleurait aussi.
Ses trois enfants ! loin d'elle ! Oh ! quelle angoisse amère !
Un jour, un des geôliers dit à la pauvre mère
Dans la casbah de Bône aux cachots étouffants :
- Voulez-vous être libre et revoir vos enfants ?
Demandez grâce au prince. — Et cette femme forte
Dit : — J'irai les revoir lorsque je serai morte.
Alors sur la martyre, humble cœur indompté,
On épuisa la haine et la férocité.
Bagnes d'Afrique ! enfers qu'a sondés Ribeyrolles !
Oh ! la pitié sanglote et manque de paroles.
Une femme, une mère, un esprit ! ce fut là
Que malade, accablée et seule, on l'exila.
Le lit de camp, le froid et le chaud, la famine,
Le jour l'affreux soleil et la nuit la vermine,
Les verrous, le travail sans repos, les affronts,
Rien ne plia son âme ; elle disait : — Souffrons.
Souffrons comme Jésus, souffrons comme Socrate. —
Captive, on la traîna sur cette terre ingrate ;
Et, lasse, et quoiqu'un ciel torride l'écrasât,
On la faisait marcher à pied comme un forçat.
La fièvre la rongeait ; sombre, pâle, amaigrie,
Le soir elle tombait sur la paille pourrie,
Et de la France aux fers murmurait le doux nom.
On jeta cette femme au fond d'un cabanon.
Le mal brisait sa vie et grandissait son âme.
Grave, elle répétait : « Il est bon qu'une femme,
Dans cette servitude et cette lâcheté,
Meure pour la justice et pour la liberté. »
Voyant qu'elle râlait, sachant qu'ils rendront compte,
Les bourreaux eurent peur, ne pouvant avoir honte ;
Et l'homme de décembre abrégea son exil.
« Puisque c'est pour mourir, qu'elle rentre ! » dit-il.
Elle ne savait plus ce que l'on faisait d'elle.
L'agonie à Lyon la saisit. Sa prunelle,
Comme la nuit se fait quand baisse le flambeau,
Devint obscure et vague, et l'ombre du tombeau
Se leva lentement sur son visage blême.
Son fils, pour recueillir à cette heure suprême
Du moins son dernier souffle et son dernier regard,
Accourut. Pauvre mère ! Il arriva trop tard.
Elle était morte ; morte à force de souffrance,
Morte sans avoir su qu'elle voyait la France
Et le doux ciel natal aux rayons réchauffants ;
Morte dans le délire en criant : mes enfants
!
On n'a pas même osé pleurer à ses obsèques ;
Elle dort sous la terre. — Et maintenant, évêques,
Debout, la mitre au front, dans l'ombre du saint lieu,
Crachez vos Te Deum à la face de Dieu !
12 mars 1853. Jersey.

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